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Foi, Raison et Université

Foi, Raison et Université

Dominicale N° 114 (24/09/2006) - 25e dimanche du temps ordinaire

Le Pape Benoît XVI a prononcé, le 12 septembre 2006, un discours, intitulé « Foi, raison et université - Souvenirs et réflexion », à l’Université de Ratisbonne, face aux représentants de la science.

Le Saint-Père commence son discours en évoquant l’époque où lui-même enseignait à l’université de Bonn. Il y avait alors des colloques entre professeurs dans lesquels chacun faisait part aux autres de sa réflexion. Les deux facultés de théologie de cette université participaient aux débats, bien que tous les professeurs ne fussent pas croyants. La question se posa un jour de savoir si l’on peut s’interroger sur Dieu avec sa raison.

Le pape évoque alors une lecture récente : il s’agit d’un dialogue ancien, traduit et publié par le professeur Khoury, entre l’empereur byzantin, Manuel II Paléologue, et un savant persan anonyme, en 1391, qui présente les différences entre le Christianisme et l’Islam. Cette controverse a été mise par écrit par l’empereur lui-même quelques années plus tard, pendant le siège de Constantinople entre 1394 et 1402. L’empereur y interpelle son interlocuteur sur le rapport entre la foi et la raison. Bien sûr, il n’ignore pas que le Coran dit : « Pas de contrainte en matière de foi » (sourate 2, 256), mais il attaque cependant le Persan en lui déclarant que le Prophète avait dit que « la foi qu’il prêchait, il fallait la répandre par le glaive ». Et l’empereur justifie alors pourquoi il est absurde de répandre la foi par la contrainte : ne pas agir selon la raison contredit la nature de Dieu. Or, d’après le professeur Khoury, si cela est effectivement évident pour un byzantin nourri de la philosophie grecque, cela ne l’est pas pour un musulman pour qui Dieu est absolument transcendant. Et le professeur Khoury s’appuie sur Ibn Hazm qui soutient que Dieu n’est pas tenu de nous révéler la vérité.

Benoît XVI se pose donc la question : est-ce seulement grec de penser qu’agir contre la raison est en contradiction avec la nature de Dieu, ou est-ce une vérité toujours en soi ?
Le Souverain Pontife développe alors les liens étroits qui unissent la Bible avec la pensée grecque : saint Jean emploie, dès le Prologue de son Évangile le terme grec Logos qui désigne à la fois la raison et la Parole. Il fait se rejoindre le concept biblique de la Parole avec le concept grec de la raison. Cette rencontre n’est pas le fruit du hasard : saint Paul vit en songe un Macédonien qui l’appelait alors que les chemins vers l’Asie lui étaient fermés (Ac 16, 6-10). Cette vision peut être interprétée comme la nécessaire rencontre entre la foi biblique et les questions grecques. Cette rencontre était depuis longtemps en marche : déjà le nom de Dieu émanant du buisson ardent (l’Être, ou « Je le suis ») n’est pas sans analogie avec la tentative de Socrate de dépasser le mythe. Ensuite, la proclamation de Dieu du ciel et de la terre durant l’Exil, alors que les autorités hellénistes voulaient faire adopter par la contrainte les manières de vivre des Grecs et le culte de leur divinités, puis la littérature sapientielle incorporent la pensée grecque de l’intérieur. Enfin, la traduction de l’Ancien Testament en grec réalisée à Alexandrie (la Septante) est plus qu’une traduction mais un pas important par lequel s’est réalisé cette rencontre qui acquit une signification décisive pour la naissance et l’expansion du christianisme.
Cependant, au cours du Moyen Âge tardif, des tendances théologiques ont fait éclater cette synthèse entre le grec et le chrétien. Contre le soi-disant intellectualisme augustinien et thomiste, se dessinent avec Duns Scot des positions qui peuvent être rapprochées de celle d’Ibn Hazm, et qui conduisent à dire que nous ne connaissons de Dieu que sa volonté régulière : Dieu serait libre de faire le contraire de ce qu’il a fait ; il ne serait pas tenu par la vérité et le bien.

A l’encontre de cette position, la foi chrétienne affirme qu’il existe une analogie entre Dieu et nous, entre son esprit créateur et notre raison créée. Dans cette analogie, les dissimilitudes sont certes plus grandes que les similitudes, mais elles ne suppriment pas la ressemblance : Dieu n’est pas plus divin si nous l’éloignons de nous, bien que l’amour surpasse la connaissance. La rencontre entre la foi biblique et la philosophie grecque est un événement décisif qui nous concerne aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le christianisme soit né en Orient et ait trouvé son impact grec en Europe, ni que cette rencontre soit précisément au fondement de l’Europe.

Cette thèse que l’héritage grec appartient à la foi chrétienne fait face à une déshellénisation croissante. Elle a connu trois vagues. La première déshellénisation apparaît avec la Réforme du XVIe siècle. Les Réformés se situent face aux scholastiques qui avaient quelque peu domiciliés la foi dans un système philosophique. La scriptura sola recherche la forme originaire de la foi et rejette la métaphysique. Kant a radicalisé ce programme.

La théologie libérale, avec Adolf Harnack, apporta la deuxième vague. La distinction pascalienne entre le Dieu des philosophes et le Dieu D’Abraham, d’Isaac et de Jacob servit de point de départ. Pour Harnack, le retour à l’homme Jésus représente le vrai sommet du développement religieux de l’humanité. La théologie est donc essentiellement historique et ainsi rigoureusement scientifique. Cette conception repose sur la synthèse entre le cartésianisme et l’empirisme. D’un côté on présuppose la structure mathématique de la matière qui rend possible de la comprendre, de l’autre côté il y va de la fonctionnalité de la nature sur quoi seule l’expérience livre la certitude. Cela entraîne pour notre question deux orientations fondamentales : tout ce qui prétend être science doit se soumettre au critère que la seule forme de certitude se donne dans le jeu concerté des mathématiques et de l’expérience. La question de Dieu apparaît donc comme non scientifique ou préscientifique. Pourtant, une théologie « scientifique » diminue le christianisme et l’homme à un fragment misérable. Les questions humaines : « d’où venons-nous » et « où allons-nous », ainsi que les questions de la religion et de la morale ne peuvent pas trouver place dans la « science » et sont transférées dans la subjectivité. De cette manière, morale et religions deviennent arbitraires.

La troisième déshellénisation a lieu actuellement : au regard de la multiplicité des cultures, on dit que la synthèse avec la culture de la Grèce a été une première inculturation qu’on ne devrait pas imposer aux autres cultures. Ce serait leur droit de contourner cette inculturation pour revenir au simple message du Nouveau Testament. Cette thèse est inexacte car le Nouveau Testament est écrit en grec et porte en lui-même la rencontre avec l’esprit grec qui avait mûri dans la formation de l’Ancien Testament. Tout ne doit certes pas entrer dans toutes les cultures mais le lien entre la foi et la quête de la raison humaine appartient à la foi elle-même.
Le Pape conclut en reconnaissant sans restriction la grandeur du développement moderne de l’esprit et les progrès qu’il a offerts. L’éthique scientifique n’est pas une critique négative mais un élargissement de notre usage de la raison, car les dangers croissent avec les possibilités nouvelles dont il nous faut devenir maître. Or nous ne le pouvons que si la foi et la raison s’unissent de manière nouvelle. C’est pour cela que la théologie appartient bien à l’université. Le dialogue entre la foi et les sciences rend capable d’un dialogue entre les cultures et les religions. Une raison sourde au divin est au contraire inapte au dialogue des cultures. La question « pourquoi ? » doit donc être transmise par les sciences de la nature au niveau de la philosophie et de la théologie.

L’écoute des grandes intuitions religieuses est une source de connaissance. L’Occident est menacée par le rejet des questions fondamentales. Aussi le pape invite-t-il au dialogue entre les cultures dans cette large raison, et l’université à la trouver toujours à nouveau.

Résumé : P. Xavier Schelker


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